Les éventails Asiatiques

Dans l’Antiquité comme au Moyen-âge, la connaissance de la notion Chine en Europe semble des plus problématiques. Il y a bien le commerce de l’épice, de la soie et des porcelaines,
mais  ces denrées sont d’un luxe inouï et d’un prix vertigineux. Elles semblent davantage provenir de la Tartarie, aux confins de la Perse, que du mythique Céleste Empire. Toutefois, en 1254, Saint Louis  a la sagesse d’envoyer Guillaume de Rubroek comme Ambassadeur vers le Grand Khan. Il semble que cette initiative soit restée sans lendemain, mais elle est peut-être le premier déclic d’une passion  qui, avec le temps, va devenir dévorante.
Une famille vénitienne, les Polo, avait essaimé vers l’Orient pour y commercer à travers la fondation de comptoirs. Deux de ses membres, les frères Nicolo et Matteo, s’embarquèrent pour aller retrouver  un frère aîné dans la lointaine Asie. Nous sommes au début de la seconde moitié du 13ème siècle. Pendant leur absence, survint la naissance de Marco. En 1271, après une quinzaine d’années d’absence,  ils revinrent à Venise couverts de tous les trésors de l’Orient, et les yeux pleins de souvenirs extraordinaires. Ils préparèrent une seconde expédition et décidèrent d’emmener le jeune homme.
Le nouveau voyage va durer près d’un quart de siècle et ce sera pour Marco l’occasion de vivre une vie comme peu d’hommes peuvent la vivre. Reçu à Pékin (Cambaluc) par l’Empereur Kubilaï Khan qui  les prend sous sa protection et qui les charge de missions officielles très importantes, dont la dernière sera, en 1291, peu de temps avant son décès, de convoyer une jeune princesse de la famille impériale pour lui faire épouser un souverain étranger.
Rentrés à Venise en 1295 à la tête d’une fortune considérable, Marco est surnommé Messer Millione par ses concitoyens mi-admiratifs, mi-ironiques, qui ne croient pas vraiment à toutes ses histoires,  tant les proportions faramineuses de la chine sont hors de propos avec la vision étriquée des petits états européens de l’époque.
Notre chance vient du fait que Genes et Venise se faisaient la guerre. Marco dût armer et commander un vaisseau qui fut détruit pendant une bataille, ce qui entraîna sa prise et sa détention dans la cité rivale. Il fut, de surcroît, taxé d’une énorme rançon. S’ennuyant pendant sa captivité, il dicta à Rusticello, un de ses compagnons d’infortune, son livre des merveilles. Rusticello le transcrivit en provençal pour en assurer une meilleure diffusion. Et c’est ainsi que, grâce aux malheurs de notre héros, nous eûmes une première illustration de la réalité époustouflante de la Chine.

Les graves problèmes politiques et sanitaires de la fin du Moyen-âge, la Grand Peste sévit au milieu du XIVème siècle, et la découverte du Nouveau Monde semble avoir quelque peu
détourné l’intérêt pour l’Extrême-Orient jusqu’à la fin de la Renaissance. C’est à cette époque que de nouveaux voyageurs partirent à la conquête des marchés de l’est et, à nouveau, le Grand Commerce  fît affluer les merveilles d’Orient vers les grandes villes européennes. Ce furent d’abord les missionnaires, surtout des jésuites, qui partirent évangéliser les populations avant que des hardis voyageurs ne les suivent. Les difficultés d’installation et les risques considérables de transport firent que, petit à petit, germa l’idée d’une organisation de ces commerces qui débouchaient sur la création des Compagnies des Indes. C’est pendant cette période de transition que les navigateurs portugais, qui furent les premiers à partir vers l’est à cause du traité de Tortesilas, découvrirent l’éventail plié, une invention japonaise du IXème siècle, bien vite relayée par la Chine à cause d’un tortueux canal où les prostitués des bouges à matelots faisant le trafic entre les deux grands empires de l’Extrême-Orient, utilisaient des éventails pliés pour ne pas dépayser la clientèle. Diffusés en masse sur le marché de gros de Lisbonne, les éventails pliés gagnent très vite l’Italie où  ils étaient jusqu’à lors utilisés sous la forme archaïque des ventola. Ils ornent les mains de toutes les dames de la bonne société et arrivent en France dans celle de Marie de Médicis (1519-1589)  qui, en 1533, vient y épouser le future roi Henri II.
Cette mode sera confirmée par sa nièce Marie, qui viendra épouser Henri IV en 1600.
En 1580, Philippe II d’Espagne annexe le Portugal, ce qui eut pour conséquence la perte de la quasi-totalité des comptoirs de l’état lusitanien au bénéfice de sa grande rivale « les Provinces Unies ».
Les hollandais décidèrent de mener une politique commerciale agressive gérée avec énergie et méthode. Cette idée entraîne la création de la Compagnie des Indes Hollandaises. La réussite du système entraîne tous les grands pays maritimes de l’époque à imiter cet exemple. En France, sur l’instigation de Colbert, on installe un port spécifique en 1666 et on lui donne le nom de Lorient. La France eut aussi une autre particularité en la personne d’Henri-Léonard Bertin (1719-1792), dit « le petit ministre », créé Secrétaire d’Etat par Louis XV et ayant dans ses attributions la gestion de la Compagnie des Indes. Il s’intéressa très vivement aux productions chinoises. De surcroît, après la fondation par ses soins de l’Ecole des Mines, il fit venir des échantillons minéralogiques, dont le kaolin, qu’il fit rechercher en France, et c’est lui qui est l’initiateur de la découverte du gisement de Saint-Yriex près de Limoges, qui est à la base de la production de la porcelaine dure. En outre, il s’intéressait beaucoup à l’agriculture et était proche du mouvement des physiocrates. Il avait noué des contacts avec des personnalités chinoises de manière à s’entretenir avec eux des problèmes agricoles, jugeant que l’agriculture de l’Extrême–Orient était en avance sur la nôtre. Ce personnage surprenant, initiateur de la sinomanie française, fut maintenu dans ses fonctions par Louis XVI lors de son avènement au trône.

Au cours des années 1780, les chinois réactivèrent une fabrication dans laquelle ils avaient déjà excellé, celle des éventails brisés en ivoire ou plus rarement en écaille ou en nacre.
Quelques exemplaires parvinrent en France, mais les troubles de la Révolution arrêtèrent très vite cette mode. Par contre, les exportations parvinrent dans les îles britanniques où elles furent interprétées et imitées avec énormément de brio.
Le commerce international fut à cette époque considérablement entravé par la terrible querelle franco-française du blocus maritime, initiative anglaise instituée le 16 mai 1806, auquel la France répondit par le blocus continental le 21 novembre de la même année. Ce blocus fermait les ports européens sous domination française à tous les vaisseaux anglais ou ceux ayant commercé avec l’Angleterre. Le commerce maritime s’en trouva paralysé avec des conséquences terribles. Ce triste état de fait devait perdurer jusqu’à la chute de l’Empire en 1814.
La restauration du commerce permit aux éventails chinois de venir tenter les élégantes françaises, ce qui entraîna un foisonnement de petits éventails brisés sans précédent dans toute l’histoire de la mode.

La liberté du commerce rétabli, le goût de la Chine revint vers les élégantes, et les éventails chinois, les chinoiseries et leurs dérivés européens, garnirent les mains des dames au grand chagrin des fabricants qui constataient déjà que les coûts de fabrication français étaient plus de vingt fois supérieur au prix de commercialisation des objets importés de Chine.

La tendance de l’époque Restauration n’allait que s’amplifier sous le Second Empire à cause de plusieurs facteurs :
D’abord et surtout la création des Expositions Universelles, qui à partir de 1851 mirent en compétition les créations industrielles de tous les pays participants, permettant de comparer aisément les qualités et les prix, ébauchant ainsi un embryon de mondialisation.
Le goût certain de l’Impératrice Eugénie pour les objets chinois, goût qui fut exacerbé par l’arrivée d’une Ambassade du Siam chargée de présents décoratifs extrême-orientaux pour le couple impérial.
Ces présents garnissent de nos jours les salles de nombreux musées et un célèbre mobilier de salon est conservé au château de Fontainebleau.

Les relations sino-européennes de la seconde moitié du XIXème siècle furent surtout conflictuelles.
Les ambitions des Puissances pour obtenir l’ouverture de ports, le besoin quasi-vital de la Grande Bretagne pour obtenir du thé à bon compte, ainsi que les tergiversations et la cautelle de Tseu-Hi, Impératrice douairière et régente, débouchant sur la seconde guerre de l’opium (1856-1860) qui elle-même sera la cause de la révolte des Boxers (à la toute fin du XIXème siècle) entraînant répressions et représailles, avec comme point d’orgue, la tristement célèbre affaire des « cents jours de Pékin » (1900).
Les démolitions, le sac et le pillage, de certains palais impériaux auront quand même l’effet positif de faire venir des chefs d’œuvre sur les marchés occidentaux et de permettre, peut-être, une meilleure connaissance et une meilleure compréhension de la civilisation et de l’art chinois.

Serge DAVOUDIAN, Michel MAIGNAN, Petit précis de l’histoire de l’éventail en occident (extrait)

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